bonheur en tranches

Et si le bonheur des uns faisait aussi le bonheur des autres…


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Un souvenir du plaisir

Le chemin de retour du marché passe toujours par la pente sinueuse de la Rue de la Loge. 

Une grande allée Hofmannienne comme il y en a plusieurs en France, bordée de buildings aux façades calcaires, chacun exhibant ces petits balconnets typiques, balustrades de fer forgé ornementées, jolis, mais autrement inutiles. Pas la place de mettre le pied dehors, à peine une protection pour retenir les enfants bourgeois quand ils ouvrent la fenêtre pour laisser entrer la rumeur de la ville. Un grand boulevard piétonnier, toujours foisonnant de vie et de monde. Grand contraste avec les toutes petites rues médiévales qui louvoient entre les hôtels particuliers, avec leurs trous carrés en façades, là où, au Moyen-Âge, on disposait les poutres et le branchages mouillés qui les gardaient douces et fraîches même sous le plombant de midi. 

Tout en bas, la Rue de la Loge est large. Comme un delta qui vomit des passants sur la Place de la Comédie et avale les badauds qui rentrent du café Riche, du Polygone, du marché du matin, sous la canopée des platanes. 

Toutes ces devantures de magasins à la mode d’ici sont très exotiques pour moi! Elle me font mesurer l’écart entre mes 2 cultures, celle de mon Sud de la France et celle de mon Amérique du Nord. Elles me fascinent. Que les françaises sont coquettes! 

Quand elle finit de monter, la Rue de la Loge se jette dans la rue Foch, plus étroite, mais tout aussi magistrale parce que c’est celle que l’Arc de Triomphe a choisi d’enjamber, tout au fond, devant le grand parc du Pérou. Chaque jour, rue Foch, je saute par-dessus le petit ruisseau du caniveau devant chez la fleuriste, j’effleure en passant le petit bureau de tabac où on prend à l’unité nos Malabars, nos Carambars et nos pétards, et je revois danser les jupes des dames qui passent par dessus les grilles d’aérations devant le palais de justice, celles qui crachent l’air chaud du parking sous-terrain et fabrique des coupoles dans les robes des passantes qui ne se méfient pas.

Et juste avant l’Arc de Triomphe, la petite bifurcation, qu’on emprunte pour descendre vers la Cathédrale Ste-Anne, en passant devant l’artisan boulanger qui fait la baguette tradition, au levain maison nourri avec amour depuis des générations, à la croûte craquante et à la mie douce, moelleuse, accueillante. 

Comme nous faisons le marché tous les jours, tous les jours, nous arpentons les mêmes pavés, les mêmes vitrines. Pourtant, j’adore me perdre dans les dédalles pavés de autres ruelles surannées. Il y a le choix! À Montpellier, tous les chemins mènent à L’Arc de Triomphe et à la maison de ma Grand-Mère qui le borde. 

Mais ma Babeth a ses habitudes. Comme je suis de passage, je la suis, en silence, tout le long de la Rue de la Loge, le sourire suspendu entre mes deux oreilles pleines du ronronnement de notre ville qui s’éveille.

Et je sais qu’à mi parcours, là où la pente de la Rue de la Loge devient un brin plus escarpée, il y aura la petite boutique Godiva, son auvent à l’écriture sobre mais dorée, et surtout, surtout, son petit kiosque au plaisir. Une boite haute sur pattes, affublée de 2 grandes tiges en bois d’un côté, pour la soulever, et de 2 grandes roues de fête foraine de l’autre, pour la promener. Et qui exhibe, à travers les 4 pans de sa vitre, les couleurs éclatantes des sorbets aux fruits mûrs, les dégradés des crèmes sucrées et douces. Le chocolat profond décliné en glace, pour notre plus grand plaisir et, pour qu’il ne se sente pas seul, un cortège de glaces à la pistache, au praliné, de sorbets au citron, à la framboise, à la fraise. Huit ou 10 petits pots pleins de promesses qui font le régal des gourmands connaisseurs sous le soleil cuisant du midi de la France.

Même quand je n’ai pas faim, Babeth s’arrête. De son petit porte monnaie en cuir tout usé, ses mains patinées par le temps, à la peau de riz fine et douce, extirpent les 2 pièces qui ouvrent la porte de ce Sésame. « Un sorbet cassis, s’il vous plaît Madame ». 

« Mais, Bonne-Maman, je n’ai pas faim, ce n’est pas obligé! » « Tais-toi et mange, grande gourde! Je sais que ça te fait plaisir! » Ces paroles sont lancées avec un sourire si généreux. Ma Grand-Mère est irrésistible. Et je suis si obéissante.

Comme elle me connait bien, mon aïeule! Dès le premier jour, elle a choisi le parfum que je préfère, celui du rouge profond des petites baies rondes de l’été, celui qui marie l’acidulé qui fait ressortir les fossettes dans un rictus amusé, et le sucré qui comble, qui ravit. 

Même après tant d’années, chaque fois, c’est comme la première fois. Il y a ce moment suspendu, juste avant que ma bouche ne touche la petite boule, quand mon nez s’emplit de l’odeur du cassis et qu’il prévient les glandes salivaires : « ça va être la fête, Mesdames! ».

Chaque fois que ma langue se pose pour la première fois sur ces cristaux confits de l’été, une décharge remonte jusque sous mon crâne. Feu d’artifice au ralenti. Je n’est pas besoin de savoir le balais des neurotransmetteurs pour sentir leur effet. La grande vague qui ressemble à de l’amour qui me submerge et me transporte, réchauffe ce petit coin, juste sous le sternum, tout à côté de mon cœur. Le sentiment d’être ici, maintenant, d’être arrivée chez soi, auprès des siens, de ceux qui nous veulent du bien. 

La plénitude dans cet instant figé, béni. 

Le plaisir, c’est le sorbet au cassis de la maison Godiva, en remontant du marché les journées brûlantes de l’été, avec ma Grand-Mère. Parce qu’il est savoureux, mais surtout, parce qu’il est offert à cette fin précise de « faire plaisir ».

Et c’est comme ça que, dans mon cœur de gamine de 7-8 ans, prendre et faire plaisir se sont mariés, pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à ce que la mort les sépare.


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Kintsugi

Kintsugi.

Dans les prochaines semaines, je te parlerai de cet art japonais qui consiste à recoller les morceaux d’un objet brisé avec un ciment à base d’or. À embellir ce qui a été cassé en le sublimant de brillance.

Je te citerai Leonard Cohen, dans sa chanson Anthem : “There is a crack in everything; that’s how the light gets in.”

Ensemble, nous écouterons « Tenir debout », de Fred Pellerin, juste pour que tu entendes que « c’est dans la pénombre que la lumière est belle ».

Depuis le début de Covid, la vie est rude avec toi.
Parfois tu la sens qui craquelle de toute part.
En te penchant au-dessus de ces petits vides, du haut de tes 9 ans, tu as le vertige.
La peur t’engouffre.
Tu as toujours eu peur du noir.

Je ne vais pas te faire croire que la vie est une longe plage hawaïenne. Que tu dois toujours t’attendre à une succession de cocktails colorés dans des verres excentriques coiffés de parasols en papier.

Nous ne fuirons pas ta peine. Elle nous rattraperait bien assez tôt.
Nous prendrons le temps de la vivre.
De nous vautrer dedans même, un peu, s’il le faut.
Parce que c’est normal d’avoir de la peine quand quelqu’un qu’on aime vient de mourir.
Je n’irai pas plus vite qu’à ta vitesse.
Moi d’ordinaire si volubile, j’honorerai tes silences. Ou tes cascades de paroles sans fin. Ou le mélange des deux, si c’est comme ça que ça sort.
On ne parlera pas que de ça. Je ne te le rappellerai pas sans cesse.
On ne portera pas le noir pendant des mois.
On ne sortira plus, mais ça, c’est à cause de la pandémie.
Et on le fait depuis bien avant le décès de ce Papi-là.

Cette mort, tu l’as redoutée tout le printemps, tout l’été.
Tu estimais que 87 ans, c’est le début de la fin.
La première larme est tombée en juin.
Tu étais allé le voir et il ne t’avais pas reconnu.
Au début, tu lui en as voulu.
Ensemble, on a parlé du cerveau, qui vieilli, doucement.
Des circuits qui lâchent un par un, tranquillement.
Et de ma grand-mère qui disait que « vieillir, c’est perdre ».

Tu nous avais supplié de te laisser vivre cette mort-là.
Tu te souviens d’avoir perdu ton autre grand-père, quand tu avais 2 ans.
À ce jour, tu m’en veux encore un peu de ne pas t’avoir emmené aux funérailles.
Comme j’en ai longtemps voulu à mes parents de ne pas m’avoir emmené aux funérailles de ma grand-mère paternelle. J’avais 6 ans.

Je t’ai soumis cette idée un peu frustrante que peut-être ce ne serait pas à nous de décider quand ton dernier grand-père partirait. Que la triste surprise pourrait aussi bien le cueillir cette année que dans 20 ans. Qui sait ?

Je voulais te rassurer, mais je crois qu’en ajoutant cette incertitude, j’ai mis le feu à ton anxiété.

Alors je t’ai dit :
« Oui, Papi va mourir un jour. Tout le monde finit par mourir. On ne sait pas quand. Et c’est difficile pour ceux qui reste. Ça fait de la peine. Ça pique le cœur. »

« Mais on sera là avec toi. On te fera des câlins quand tu en auras besoin. On tiendra ta main pour que tu te sentes moins seul. On t’écoutera nous expliquer pourquoi et comment la mort est la suprême injustice. Et on te dira que tu as raison. On laissera couler les larmes. »
« Tu sais, le chagrin, ce n’est pas linéaire et surtout, ce n’est pas pour toujours. Les émotions, même les plus fortes, finissent toujours par passer, un peu, avec le temps. »
« Pleurer, parfois, c’est montrer combien on a aimé. Arrêter de pleurer, ce n’ai pas oublier. C’est accepter. Pour mieux avancer. »

Et puis, avec l’été, tu as un peu oublié d’y penser.

Quand on t’a annoncé la mauvaise nouvelle tout à l’heure, tu t’es effondré. On t’a rattrapé. Cajolé. Entouré de notre tendresse. Comme promis.

Au bout d’un moment, on s’est risqué à regarder des photos de Papi. De Papi avec toi. On t’a montré combien tu avais éclairé ses dernières années.

Tu nous as parlé de ses débuts modestes. De son enfance cruelle. De ses exploits aussi. Et on t’a rappelé que coulent dans tes veines, par delà sa mort, certains des plus beaux talents de Papi.

On a commencé à rire un peu. Tu ne savais pas si on pouvait. Si c’était convenable, dans les circonstances. Mais tu as fini par décréter : « Je crois que Papi préfèrerait qu’on puisse encore rigoler. »

Comme tu as raison, petit Socrate !

À la mort de mon père, ce qui m’a le plus frappée, c’est à quelle point la grande douleur avait pu côtoyer de grands moments de bonheurs. Combien tout l’amour que nos proches nous ont manifesté a pu nous porter, malgré la peine qui nous piquait à vif. Combien les émotions ne sont ni étanches, ni mutuellement exclusives. Les plus intenses, les plus opposées, cohabitent parfois en simultané. The nerve !

Hier, on se réjouissait de l’arrivée imminente de ton chien d’assistance. Aujourd’hui, on pleure Papi. Mais on se réjouit encore pour le chien. Ça fait beaucoup d’intensité pour le même petit cœur.

It is what it is. And it is just fine.
La mort fait partie de la vie. Tu l’apprivoises.

Et on fera de notre mieux pour ramasser les miettes de lumière qu’on découvrira dans cette bouette d’émotions dures. On les collera avec de l’or et on en fera une nouvelle œuvre. Unique. Magnifiée. Ensemble.

Reconnaissants comme de petits apprentis Kintsungi.


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Bon anniversaire!

Bonne fête mon lutin!

Quelle année… J’espère que plus l’eau coulera sous les ponts, plus on en retiendra les bons moments.
La fois où on a sauvé un écureuil en détresse.
Le jour où je t’ai annoncé que je t’offrais un chien.
Le jour où le chien arrivera.
Le jour où l’école reprendra comme avant, marquant le retour des amitiés et de l’enfance.
Le jour où tu iras mieux.

Que ces derniers mois ont été difficiles pour nous!
L’ampleur de ta détresse était si palpable dans l’intensité de tes réactions.
Dans l’étendue de l’opposition, l’âcreté des négociations sans fins, dans tous ces gestes désespérés, dans les mots qui lacèrent, les portes qui claques, les coups que tu n’as pas pu retenir.

Ce n’est pas maman l’ennemi mon trésor… Ce ne sont pas les règles, les routines, l’autorité.
L’ennemi c’est l’anxiété. Les pensées qui vont trop loin, trop vite. Qui paralysent l’imagination et son pouvoir de guérison.

Pourtant, même dans ta noirceur, il y a des points de lumière.
Et je vais les étirer en points d’orgue.

Je revois encore ton visage l’autre jour, quand tu as arrêté ton vélo d’un coup sec pour ne pas écraser l’écureuil agonisant devant ta roue, sur le trottoir. À peine 5 minutes que nous avions quitté la maison pour notre randonnée. La rue d’à côté. Tu as vu un tas de mouches. Et dès que tu t’es immobilisé, tout ton sang a quitté ton visage. Livide, tu as réalisé que tu voyais pour la première fois la mort de près. La vraie. Celle qui te hante et te fascine à la fois. La même qui a pris ton grand-père adulé et qui rôde depuis des mois sous la cape de ce nébuleux Covid.

Puis, la poitrine de l’écureuil s’est soulevée.
« Maman! Il est encore en vie! Il faut le sauver! »

Dans tes yeux arrondis par la peur, cette supplique : « fais quelque chose, Maman! »
Une douce injonction à devenir un super héros. Une super héroïne en l’occurrence.
Douce, mais ferme.
Trop de souffrance dedans et tout autour ces derniers mois. Tu ne tolèrerais pas qu’on laisse passer celle-ci. Goutte de trop.

Une milliseconde, j’ai pensé tenter de te convaincre de passer ton chemin. Fais le tour du tas de mouches. D’autres aventures nous attendent. Laisse la nature suivre son cours.
J’ai vite compris que ça ne pourrait pas marcher. Pas cette fois-ci, hurlaient tes yeux.

La milliseconde d’après, j’ai revu mon père qu’on a si souvent supplié de soigner le pigeon qui boitte, l’oisillon tombé du nid, le bébé écureuil blessé, la tortue perdue, et toute cette faune écorchée vive que tous les enfants du voisinage lui rapportait avec déférence. « Ton père, il est médecin? Bon, alors il sait réparer les morts! » À son grand sourire, chaque fois. À son calme et son assurance qui nous faisaient croire que tout irait bien, qu’il avait les choses en main et une boîte à chaussure juste de la bonne taille. Aux petites gorgées d’eau qu’on administrait à nos réfugiés sanitaires avec des seringues sans aiguilles. Petites gouttes d’espoir pleines de tendresses et de fascination. À toutes ces heures passées à veiller, ensemble, les petites créatures convalescentes. À apprendre le cycle de la vie, la compassion, l’amour désintéressé.

Tu vas rire, mais jusque là j’avais cru mon père chaque fois qu’il nous avait dit que le pigeon avait guérit et s’était envolé, que le petit Suisse allait mieux et était parti rejoindre sa maman dans le bois, etc. Ces petits mensonges étaient distillés avec tant d’amour, de bonté. Et après tout, nous avions mis tant de soin à remettre ces petites boules de poils et de plumes sur pattes, peut-être que ça avait marché? Peut-être qu’on les avait sauvés et qu’ils avaient repris le chemin de la nature sans nous dire au revoir, pour ne pas nous faire de peine?

Me sont revenus ces sentiments d’avoir vaincu l’adversité et d’être toute puissante. Cette impression que l’amour est plus fort que tout, que les bons sortent toujours vainqueurs, que la gentillesse l’emporte sur l’adversité. Comme dans les films d’amour dégoulinants de bons sentiments rose-bonbon-qu’on-a-léché-longtemps. C’est cliché et grisant à la fois, quand le bien triomphe du mal.
J’avais besoin de croire en la beauté de la vie. Papa l’avait compris. Et chaque fois, il m’avait offert cette illusion bienfaisante.

Alors j’ai fait de mon mieux pour reprendre ce regard assuré de mon père. T’inquiète pas fiston, « we’ve got this ».

On a téléphoné à la SPCA. Sonné chez la dame qui nous a donné la boite à chaussure, « juste de la bonne taille ». On a déchiré un petit bout de carton pour flatter l’écureuil en lui parlant doucement. Juste moi en fait. Toi, tu étais encore pétrifié. « C’est Covid maman! Et les écureuils, ça mord et ça donne la rage. Et puis, il a peut-être des puces? » (Comme quoi, sous tes airs de dur à cuire, tu écoutes, tu enregistres quand on te met en garde!)

T’inquiète pas. On va y aller prudemment.
« Bonjour petit écureuil. Ne t’en fais pas. On est là pour t’aider. Ça va bien aller. » Comme il se laissait faire (docile ou trop faible pour réagir?) j’ai glissé mon carton sous son petit corps souffrant et, grâce à ce brancard improvisé, j’ai pu le déposer tout doucement dans la boîte à chaussure. Première victoire.

Ensuite, nous avons attendu sur le trottoir le camion de la SPCA. Quarante minutes à chasser les mouches voraces qui avaient déjà flairé la bonne affaire. À regarder ton cœur tendre laisser la boite entre-ouverte pour lui offrir « un peu d’air frais », à t’entendre te demander s’il souffre et comment on pourrait l’aider, le rendre plus confortable, à t’écouter râler contre ces agents de la faune qui ne se pressent pas assez alors que « c’est une question de vie ou de mort, Maman! »

J’espère que ta mémoire retiendra les mots que je t’ai offerts sur ce bord de trottoir.
« Tu sais, je suis très fière de toi, mon grand! Je trouve que tu as le cœur à la bonne place. Ça aurait été bien plus simple de passer ton chemin, d’ignorer le problème, de se dire que ça se règlera sans nous. Toi, tu as choisi d’y croire. De prendre le temps. De faire les efforts. De nourrir l’espoir. Ce n’est pas tout le monde qui se serait investi comme ça. Même moi, si j’avais été seule, je ne sais pas si j’aurais pris le temps de m’arrêter. Bravo! »

Tu n’as pas bombé le torse. Ni même esquissé un petit sourire de cowboy, plus prononcé d’un côté que de l’autre. Pas de vantardise, de pétage de bretelles. Toujours le soucis au coin de l’œil. Mais que fait ce camion?!

Le camion est arrivé. Tu as expliqué la situation. L’agent a jeté un regard furtif dans ma direction, puis vers l’écureuil gisant dans ses petits gémissements, puis vers moi de nouveau. Je sais, Monsieur, je sais… Mais est-ce que le lutin a besoin de savoir tout de suite? Est-ce qu’on ne pourra pas – rien que cette fois-ci – se contenter de la beauté du geste et de la force de l’espoir? Je n’ai pas eu besoin de le dire en mots. Il s’est retourné vers toi et a dit : « t’inquiète pas mon bonhomme, on va en prendre bien soin ».

Le camion est reparti. Nos vélos nous ont amenés vers notre glace. La journée est passée.
Ce n’est que plusieurs heures plus tard que tu m’as lancé, incrédule :
« On a sauvé une vie, hein Maman? »
« Oui, mon chéri. Grâce à toi, on a tout fait pour sauver la vie de cet écureuil. »

Je ne t’ai jamais vu si humble.
Là où tous les psy et tous les sermons moralisateurs ont échoués à te redonner le goût de la vie, la souffrance d’un être sans défense, d’un plus petit que toi, et le pouvoir de quelques gestes bienveillants ont fait des miracles.

Là où il aurait été facile de voir la naissance d’une délinquance se cachait la souffrance qui te submerge. Tes appels à l’aide, même maladroits, sont importants et méritent d’être entendus. Et on peut se faire beaucoup de bien à soi en s’occupant du bien être des autres.
Je ne peux pas imaginer de plus belle façon d’illustrer ces grandes vérités, ni de t’en convaincre.

Que ce sentiment de puissance de l’amour t’accompagne toute l’année, mon trésor! Et merci de me faire grandir à tes côté!


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Ta main qui glisse de la mienne

Tout d’un coup, ta main qui glisse de la mienne. Dans ce grand parking, alors que nous marchons main dans la main vers notre activité du jour, tu as croisé 2 jeunes filles de ton âge. Et c’est là que ça me frappe. Tu es grand. Ou en tout cas en route vers le toi de quand tu seras grand.

« Tu es gêné de tenir ma main devant les enfants de ton âge? »
« Oui. »
« D’accord. Je comprends. »

Et c’est vrai.

Mais comme c’est difficile de laisser glisser ta main! De ne pas chercher à la retenir. D’aller contre l’instinct qui me dicte de la reprendre dans la mienne.

Je sais que c’est sain, nécessaire. Signe même que j’ai bien fait mon travail de mère. Que j’ai réussi à te convaincre de t’éloigner de ton port d’attache sécuritaire. Que malgré tous les hoquets de notre vie ces dernières années, je suis arrivée à te faire retenir que la vie, en général, est une aventure qui vaut la peine. Que tu es capable de la tenter de façon sécuritaire. Je suis aussi soulagée, en secret, de ne plus être la seule témoin de tous les moments de ta journée. Un peu curieuse et presque jalouse de ce jardin secret que tu vas faire naître et qui te nourriras bientôt plus que moi. C’est excitant de prendre son envol! C’est merveilleux de te voir fleurir!

Mais c’est la fin d’une étape. Encore un petit deuil. Et j’ai déjà hâte que tu passes cette phase et qu’à nouveau tu m’offre la chaleur de ta main dans la mienne.

En attendant, va. Frotte toi aux autres, Covid ou pas. Lave-toi les mains, mais touche. Porte un masque mais parle. Reste à 2 mètres, mais sort, échange, partage.

Je serai là. Pendant, si tu as besoin de m’en raconter des bribes. Ce sera mon plus grand succès. Celui d’avoir construit avec toi un lien par-dessus les générations. Bâti une confiance qui survit aux hormones. Sache que je serai là après aussi. Quand à nouveau tu auras envie de m’offrir la chaleur de ta main dans la mienne.

J’espère que tu le sais, que je suis là. Que j’écoute et que je veux entendre ce que tu veux me dire. J’espère que tu as confiance en ces chemins que j’ai défrichés avant toi et que tu auras envie, parfois, que je t’indique une voie qui a fonctionné pour moi. Que tu sais aussi que je te suivrai des yeux, longtemps, si tu choisi d’emprunter un autre chemin que le mien et de tracer ta route à toi.

Que tu sens combien je t’aime. Toujours. Que tu découvriras que c’est la plus grande et la plus précieuse des certitudes que celle d’être aimée. Le plus doux des vents sous nos ailes.

Il y a encore de la rocaille sous nos pieds. Notre vie n’est pas un long fleuve tranquille. Mais il y a aussi encore tant de découvertes et d’émerveillements qui nous attendent. T’en ai-je suffisamment convaincu?


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S’ennuyer: mode d’emploi

Dans mon temps, y avait pas la WI-Fi.
Je n’ose même pas te le dire.
Me croirais-tu seulement?

Je comprends que pour toi c’est synonyme de loisirs, de « paix » (comme dans « les parents me fichent la paix »), de ta bulle, de créer dans ton Minecraft, de super façon de t’occuper et de remède à l’ennuie.
Tu n’as connu que ça.

Moi aussi, je m’y suis fait. Trop peut-être. Comme tout le monde.

Il y a cette bande dessinée qui circule sur Facebook et qui dit, un peu à la blague mais quand même, quelque chose comme : « Respect me: I had my bachelor’s degree before Internet ».
Presque comme moi.
J’ai connu les vieilles libraires en jupes plissées qui sentent la poussière, les petites cartes beiges dans ces longs tiroirs, les codes compliqués pour classer les livres. Le savoir qui se cherche, se traque, se débusque, se mérite. Le bonheur infini de trouver de l’information pertinente en un temps raisonnable. Le « Slow Savoir » en fait.

Je ne peux pas dire que ça me manque.

Mais ce qui me manque, c’est le droit de s’ennuyer.
Le temps à tuer.
Ce luxe!

Et tout ce qu’on faisait avec.

Alors puisqu’on déménage, que nos boîtes sont éparpillées partout, que je travailles trop et que le temps qu’il me reste je veux le passer avec toi, pas à frotter, ni à ranger… Et puisque la wi-fi pas encore branchée… J’ai voulu nous offrir quelques minutes de temps à tuer ensemble.

Mission de la semaine: je veux t’apprendre à t’ennuyer.
À y survivre sans l’électronique.

On a commencé dimanche. Tu tournais en rond. Tu avais déjà lu au moins 4 chapitres de ton Tom Sawyer. Ça t’avais plu, mais tu avais besoin de changement.

Je t’ai initié aux cadavres exquis façon dessins. À tour de rôle, nous dessinions un morceau de personnage (la tête, le buste, les jambes, les pieds) avant de plier le dessin pour le cacher et de passer la feuille à l’autre pour qu’il le continue. Révélation. Liberté. Créativité. Fous-rires. On s’est régalés.

Ce soir, avant d’aller manger notre soupe Vietnamienne, tu as eu une petite angoisse de la débranche.
– Maman, est-ce que tu as chargé ta tablette?
– Oui. Mais on ne l’apporte pas au restau.
– Mais Maman! Qu’est-ce qu’on va faire en attendant que la soupe arrive??
– Des cadavres exquis.
-YES!

Et tu as préparé ta panoplie pour l’occasion: des feuilles, 1 crayon à mine et une efface. Le sourire scotché dans la face, tu avais hâte au temps mort entre la commande et la soupe. Hâte aux fou-rires qu’on aurait en découvrant nos oeuvres collectives biscornues, nos imaginations croisées, entrelacées. Tu anticipais le partage, le lien, le bonheur entre nous.

Et c’est exactement ce qu’on a fait.

Cet après midi en rentrant de l’école, tu m’as encore demandé si j’avais fait brancher la wi-fi.
– Je suis partie en même temps que toi ce matin et je rentre en même temps que toi ce soir. Je n’ai pas été à la maison de la journée et je n’ai pas arrêté de travailler. Alors non, je n’ai pas fait brancher la wi-fi.
– Mais Maman, qu’est-ce qu’on va faire?
– Ben… si tu finis tes devoirs pas trop tard, peut-être qu’on pourrait transformer la table de la cuisine en table de ping pong?

Tu n’as jamais fait tes devoirs avec autant d’enthousiasme! Toi qui d’ordinaire pinaille, discutaille, tourne en rond, tergiverse, négocie, fricote et procrastine, tu as fait toute ta lecture dans l’auto, m’a épelé toute la dictée presque d’un seul souffle avant le 3ème feu rouge. En rentrant, tu t’es jeté sur les exercices écrits et les as torchés plus vite que ton ombre. Et on s’est offert la plus mémorable des heures de « sit pong » de l’histoire de L’humanité. Sur notre table chambranlante, avec notre petit kit Décathlon, moi assiste pour reposer ma hanche, toi qui chevauchait les boîtes à la recherche de la balle, sous le chauffages, derrière ton bureau, dans un carton, dans tous les sacs épars autour de nous.

On a passé le temps, ensemble, sans batteries.
On n’a pas beaucoup parlé.
Mais on était là.
En même temps.
Pour la même raison.
On se répondait par raquettes interposées.
Riant de nos imperfections de trajectoires.
On a échangé.
On a créé un moment de bonheur au milieu d’un moment de rien.
Fait fleurir le vide, ensemble.

Et tu as compris, j’espère, que l’ennui n’est pas un grand trou sans fond dont on ne sort pas indemne.

Tu as repris confiance en ton imagination.
En la vie.
En la famille.

Mission accomplie.


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Respirer les vacances.

On me félicite de l’exemple que je te donne. Il paraît que je te montre combien une femme peut être à la fois accomplie dans sa vie professionnelle et dans ses relations amoureuse, familiales, amicales, alouette.

Mais il faut que tu saches que, d’abord, je n’ai pas fait exprès, et qu’ensuite, je ne veux absolument pas être une « Wonder Women » !

Je n’ai qu’une tête et 2 mains, chacune de mes journées n’a que 24h et si je ne dors pas mes 9h ininterrompues, j’ai du mal à fonctionner. Paraît que je ne suis pas la seule. C’est comme ça depuis très longtemps. Il doit bien y avoir une bonne raison ! Et pour tout te dire… Je m’en contente plutôt bien. Moi, mon rythme naturel, il me va bien.

C’est les autres qui ne s’en contentent pas.
Ils veulent que je fasse plus, plus vite, avec moins.
On s’attend à ce que les parents soient présents pour leurs petites larves, leur donnent le sein à la demande, dorment avec eux, les surveillent, les stimulent, les éduquent sans hausser le temps ni lever la main, calment leurs angoisses. Que les mamans ne fassent pas d’impasses sur la gym dès la 6ème semaine après l’accouchement – Gogogo ! On se remet en forme ! Que la maison soit spic’n’span en tout temps, les jouets rangés, le recyclage, le composte, et les ordures dans leurs boîtes respectives et mis sur le bord de la route au bon moment. Que les parents fassent eux-mêmes un potager (plantent les semis, arrosent les semis, transplantent les semis, arrosent de nouveau, surveillent, désherbent à la main, récoltent, mitonnent, etc.) ou au moins, à ce qu’ils prennent le temps de faire les courses en privilégiant les produits locaux, bio, zen, sans sucres ajoutés et surtout qu’ils préparent des plats santé, limitent le gaspillage alimentaire et l’empreinte écologique du ménage. À ce que les conjoints se guident mutuellement dans leur apprentissage de la paternité, de la maternité. Et à ce qu’ils se réservent des moments pour établir de sains mécanismes de communication, pour échanger, pour entretenir la flamme. Qu’ils suivent les formations, les ateliers, ne forcent plus les enfants à manger pour qu’ils gardent leurs signaux de faim et de satiété impacts, ne disent plus ceci ou cela, prennent le temps d’écouter, subviennent à tous leurs besoins, vitaux ou non. Qu’ils fassent le ménage et l’entretien de la maison seuls – surtout ne pas encourager la main d’œuvre bon marché et illégale. Qu’ils fassent la lessive et le ménage avec des produits sans phtalates s’ils n’ont pas le temps de les faire maison avec du bicarbonate de soude, du jus de citron, et du vinaigre. Pas très long, mais enfin, certains disent ne pas avoir le temps quand même (soupirs !)
Mais aussi à ce qu’ils travaillent tous les 2 quand même 40 h par semaine à l’extérieur de la maison, pour illustrer qu’ils sont utiles à la société, qu’ils ne sont pas des charges pour les honnêtes citoyens. Et qu’ils se rendent au travail en transport en commun (voir empreinte écologique !) même si ça rajoute 15h de transport par semaine.
Et à ce qu’ils s’occupent de leurs parents vieillissants pour qu’ils puissent mourir à la maison – le seul endroit où ils trouveront un peu de sécurité et de dignité – et surtout parce qu’il faut alléger le fardeau économique qui pèse sur la santé publique « à cause » de la population vieillissante.
À ce qu’ils aient un bon réseau d’amis avec qui ils échangent sur une base régulière, à ce qu’ils regardent le téléjournal tout les soirs à 22h pour être de bons citoyens éclairés. À ce qu’ils redonnent au suivant et s’impliquent dans leur communauté.

Tu vois, rien que d’y penser, mon pouls s’accélère, mes chakras se referment comme une plante carnivore sur une mouche à m….

Moi, j’ai besoin de temps pour ne rien faire. Pour m’ennuyer. Pour trouver le temps long. Pour attendre qu’il passe. Pour regarder tomber les poussières dans les rayons de soleil. Pour faire un mandala. En entier. Pour lire un livre léger. Voir une exposition. Apprécier la beauté de la nature, des gens. Encourager un ami artiste. Aider une voisine. Écouter l’histoire de quelqu’un. Sourire. Profiter du soleil les 3 jours où il sort. Rêver !
Pour réfléchir aussi. Mais il paraît que si je regarde le 22h, je n’aurais plus besoin de réfléchir pour être une bonne citoyenne – on va m’expliquer ce que je dois penser, ça va aller tout seul.
Pour aimer, beaucoup.
C’est long de construire une famille. Il faut monter la confiance, déplier l’humour, bricoler un rythme qui convienne à tout le monde. Ça ne se fait pas comme ça. Il faut y mettre le temps.
Et moi, je trouve ça très satisfaisant de prendre ce temps là. D’avoir le temps de t’écouter me raconter pourquoi le dragon paraît si grand – c’est un effet de perspective Maman : en fait, il a l’air plus grand parce qu’il est plus près. La forêt elle est loin loin derrière, tu vois ? – Je trouve ça stimulant d’essayer de comprendre ce qui vous ferait plaisir à toi, à papa, de vous dire ce que j’imagine pour nous, de planifier ensemble les prochaines vacances, de bricoler des masques de squelettes dans de vieilles boîtes de kleenex… De faire le tour du bloc après le souper, ensemble, sans destination précise. De rêver mieux, ensemble.

Et puis je n’aime pas courir.

Alors ces vacances, avec toi, avec nous, je vais les boire jusqu’à la lie, les laisser fondre lentement tout contre mon palais, nous y baigner, nous y lover, les prolonger, et recommencer !


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Souhait de lutin

Comme tout le monde, je ne suis pas parfaite. Et je suis fatiguée d’essayer.

Mais je continue d’aimer la vie, beaucoup, énormément.
Surtout les petits moments qui, vus de l’extérieur, peuvent paraître anodins.
Les petites tranches de vie comme tant d’autres qui, d’un mot, d’un regard, d’un geste, d’une présence, deviennent spéciaux, au moins pour nous.

Je n’essaie plus de tout faire bien.
Je continue juste d’essayer d’être présente.
Pour de vrai.
D’écouter, même si le contenu ne m’intéresse pas trop à priori. Le contenant, lui, m’est précieux.
De poser des questions pour que tu sentes bien que toi, tu m’intéresse. D’essayer de me mettre dans ta peau pour mesurer l’importance que ton anecdote prend dans ta vie à toi, la place qu’elle prend dans ton cœur, la proportion d’énergie que tu lui consacre. De toutes mes forces, j’essaie de façonner mes commentaires pour qu’ils reflètent ma petite compréhension de ton gros souci, de ta géante joie.

40 ans. Il paraît que je suis adulte. Que je ne peux plus faire semblant… Ce serait grotesque, vulgaire même.
« Une grande personne » comme disait le Petit Prince.
Avec toute la maladresse et l’ignorance que ça implique.

Si j’ai réussi à ménager – un peu – ma capacité d’émerveillement, je vois bien que je comprends de moins en moins certaines de tes énigmes de Petit Bonhomme. Mes soucis s’éloignent des tiens et j’oublie comme tes stress peuvent avoir autant de valeur que les miens, dans nos échelles respectives.

Je ne sais plus non plus comment on survit à ces épisodes frustrants entre copains de maternelle, à ces guerres de cours de récréation. J’ai peur de ne pas t’être de bon conseil pour t’aider à marquer ton territoire, à nommer tes limites, à voir à ce qu’elles soient respectées.

Alors je compense.
Je souligne les moments les plus goûteux. Je nous mitonne des bonheurs joufflus. J’en trouve tous les jours. J’étire nos secondes d’hilarité pour en faire des minutes. Je te décris les paysages qui défilent autour de nous en exagérant les couleurs, les formes. Je suis une lentille polarisante et je me concentre sur le meilleur.
Pas le parfait, juste le bon.
Et peu importe sa taille.

Parce que le bonheur n’est pas parfait, lui non plus. Il n’est ni permanent, ni absolu. Mais si je retiens quelque chose de ces 40 années à voyager parmi les Hommes, c’est bien que du bonheur, il y a en a partout, tout le temps. Et qu’à force de le reconnaître dans les petites choses, d’en collectionner les bribes imparfaites au quotidien, on peut s’en récolter toute une hotte, et s’en régaler toute l’année.

Voilà ce que je nous souhaite, à Papa, toi et moi, pour 2017 : l’envie quotidienne de se récolter de petites joies, de s’en parler, de les mettre dans notre hotte, bien au chaud. Et de temps en temps, quand il fera froid, on ressortira nos petits ravissements, nos minuscules allégresses, nos mignonnes sérénités. Alors, on pourra les compter, les déguster, s’en délecter.

Et, tous les trois, boire notre petit bonheur, jusqu’à la lie.

Bonne année mon lutin !


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Survivre au 8.

C’est peut-être la queue de la comète du décalage horaire.
Ou bien juste le tourbillon de monde et de recettes pour les recevoir, les gâter.
C’est peut-être la chaleur, son humide crinoline, l’âge…
La grande rentrée du « plus si petit que ça » et son inquiétante imminence ?
C’est très fatigant, en tout cas.
Comme une sensation d’usure on dirait.

Et puis ce matin… Boum !
J’ai compris que le décompte avait commencé sans prévenir.

Dans 7 dodos, tu es parti.

Ça allait bien, pourtant. Belle moisson de moments doux que juillet 2016.
Mais août sans toi, c’est pas pareil.

Et il va falloir survivre au 8.

Est-ce qu’on va s’en parler ? Est-ce qu’on appelle Maman ou espère qu’elle aura oublié ? Est-ce qu’on se réunit et on souligne l’étape ? Est-ce qu’on s’étourdi toute la journée pour penser à autre chose ? Est-ce qu’on préfère le silence ?

J’imagine qu’on sera toujours un peu condamnés à la maladresse…
Et qu’on se sentira un peu seuls, chacun dans notre cœur.

À moins de parler de toi à nos minions.
De chercher tes traits dans les nôtres.
De partager avec ceux que tu n’as pas eu le temps d’accueillir dans ta lignée des moments que tu avais choisis pour nous.
De leur apprendre à pêcher, à faire sauter les sauterelles en leur touchant le derrière, à pique-niquer au bord des rivières, à choisir les galets pour les ricochets, à rouler les nems, à souffler sur la braise, à monter un igloo, à tomber en ski de fond, à jongler avec les contrepèteries.
À aimer.
À s’émerveiller d’un rien.
À faire fleurir leur potentiel.

Et de te sentir dans chacun de nos gestes.


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La fin des vacances.

Voir le Petit piloter un vrai bateau, plonger dans l’eau cristalline des calanques, manger la vraie Tielle à Sète et du sorbet au cassis à Cassis, prendre une leçon de brioche avec mon boulanger préféré, passer 5h à chercher les squelettes de dinosaures au Musée des sciences naturelles et à regarder les avions à Bruxelles, se prendre en photo devant la vraie tour Eiffel et le vrai Maneken Pis, faire sourire des enfants qui ne sont pas de nous mais qui ont un air malicieux si familier, jouer les cousinades, manger des brugnons généreux qui gardent l’empreinte du doigt et donne le goût du soleil, se perdre, se retrouver, se surprendre à tracer des chemins qu’on croyait oubliés, s’enivrer de la pinède de midi, goûter le sel de la méditerranée sur sa peau, accueillir 2 nouvelles rides, chanter autour d’une guitare jusqu’à point d’heure, retrouver le parfum des gens qu’on aime le temps d’un câlin si longtemps attendu, assister à une joute de vrais chevaliers en armures dans le vrai château de Carcassonne, allumer des lampions pour Papi Gilles dans chaque cathédrale parce que le geste est beau et sa présence palpable, s’offrir une robe au marché, goûter les olives, retrouver mon monde, découvrir de nouvelles gentillesses, partager, lui apprendre comment vivent les autres, ailleurs, voir les grands partager avec lui leurs trésors, leurs collections de Playmobiles, leurs savoirs et leur bienveillance, s’endormir au soleil, jouer au pirate au bord d’une crique azure, le voir parler à Guignol, profiter du jardin du Luxembourg, même sous la pluie, partager le repas du roi du couscous Tunisien après un attentat qui nous a, tous les 2, effleurés, prendre tous les trains, attendre encore un peu pour voir les écluses éclore pour un autre bateau, écouter les chagrins et les espoirs qui sont nés sans nous, s’éblouir des lauriers roses, garder 3 brins de lavandes dans mon sac de plage, jouer au labyrinthe dans de petits villages piétons à flanc de montagne, se balader sur une corniche pour mieux se régaler du camaïeux de bleus dans l’eau, avoir de gentils petits chiens qui nous font la fête pour un oui ou pour un non, improviser des pique-niques tous ensembles, s’initier aux joies du Molki le soleil dans les yeux, rattraper le temps perdu pendant qu’ils élèvent les plus merveilleux châteaux de sable ou la vraie muraille de Chine avec tous les galets de la plage (!), rater de beaux moments en famille, en gagner d’autres, inespérés, se faire prêter une chambre, un lit, une voiture, se faire de nouveaux amis, être reconnaissants pour toujours, promettre de rendre la politesse, espérer qu’Ils viendront à leur tour vivre de merveilleuses aventures chez nous.
Retrouver notre petit cocon et l’accueil chaleureux des nouveaux voisins.
Les vacances sont finies, mais les souvenirs commencent !


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Adouber le Père

Tu as eu une nuit agitée. Tes sinus pleins t’empêchaient de respirer, de te reposer. À cheval entre une semie veille et le vrai sommeil, tu as passé de long moments à marmonner des incohérences que tu avais pourtant l’air de comprendre.
Inquiet, Papa t’a veillé, toute la nuit.
Au matin, comme tu n’étais pas assez en forme pour aller à la garderie, nous nous sommes offert un câlin familial, tous ensembles dans le grand lit. C’était doux, c’était calme. Tu étais si sage.
Et puis tout à coup, tu me lance, d’un ton embêté : « Maman, quand mes cheveux repoussent, J. à la garderie, il dit que j’ai l’air d’une fille ! »
Je te répète souvent que je te trouve beau, quand tes cheveux s’allongent. Ça te donne un petit air insoumis, comme une sorte d’insouciance aussi, un petit quelque chose du « surfer » heureux et libre. Moi, je craque ! De toute évidence, ce J., il ne sait pas de quoi il parle. Peut-être même est-il jaloux des regards que les autres posent sur toi ? Pour moi, peu importe la raison. J. se trompe !
Je réalise tout d’un coup que ton silence d’il y a une minute n’en était pas un de calme contentement… Tu ne te reposais pas, tu réfléchissais. Tu t’inquiétais.
Comment te rassurer, moi qui suis toujours inquiète pour toi ? Comment t’infuser la certitude que c’est l’autre qui se trompe, que toi, tu es très bien comme tu es ? Comment t’apprendre à te défendre quand je ne suis même pas sûre de savoir me défendre moi-même…
Moi : Tu sais, d’abord, être une fille, c’est plutôt un compliment ! Toi, tu n’as pas envie d’être beau comme une fille ?
Toi : Non ! Moi je veux être FORT, comme un gars !
Moi : Ah ! Je comprends ! Mais tu sais, les filles aussi, c’est fort ! Mais c’est vrai que toi, tu es un garçon… Tu n’as qu’à lui dire, à J., que c’est même pas drôle, ce qu’il dit !
Tu me regarde d’un air sceptique. Je lis dans tes yeux que ça ne va pas le faire, que ça risque même d’être largement insuffisant.
Je repense à ma Maman qui me racontait que, quand j’allais à la garderie, elle se faisait régulièrement convoquer par mes éducatrices : « il faut lui apprendre à se défendre à votre fille ! Les garçons la tapent, et elle les regarde d’un air ahuri… C’est tout juste si elle ne tend pas l’autre joue ! »
J’aimerai t’aider, mais l’intimidation, c’est clairement pas mon département… Je sens que je m’enfonce…
Heureusement, il y a Papa !
Lui, sur le ton de la confidence : La prochaine fois qu’il te dit ça, tu peux lui répondre : « T’as besoin de lunettes, Patate ?! »
Il l’a dit d’un ton ferme, presque menaçant. Ça, ça t’a plu ! Je vois dans ton sourire que tu as bien envie d’adopter cette réponse un peu plus virile ! Et puis, Patate, c’est un légume. Ça ne rentre pas dans la catégorie des grosses insultes qui risquent de vous attirer des conséquences, de vous envoyer au coin. Patate, c’est « safe ».
Vendu !
Dans les heures qui suivent, ton Papa trouve toutes les occasions qui se présentent, au détour de nos jeux, pour t’apprendre à utiliser cette nouvelle arme. Il t’exerce le réflexe, il s’assure que la petite phrase assassine sera à porté de bouche au moment où tu en auras besoin. Je fais semblant de ne pas t’entendre, pour te taquiner ? Il te propose « t’as besoin d’un cornet auditif, Patate ? » Il te fait une blagounette et feint de cacher ton assiette ? Il te suggère un « bas les pattes, Patate ! »
Tu es ravi ! Ton visage s’illumine et on voit dans tes yeux que tu as compris. Que tu crois, que tu SAIS que tu peux t’en sortir seul. Que rien n’y personne ne pourra plus t’atteindre. Tu es devenu invincible !
Comme tu es beau, les cheveux longs et invincible !
Il y aura surement un jour un plus grand, un plus bête, pour discréditer ta nouvelle petite ruse. Tu seras de nouveau inquiet et tu te demanderas comment tu pourras t’en sortir. J’espère alors que tu te rappelleras de Papa. Que tu lui demanderas encore conseil. Que vous trouverez, ensemble, un moyen de te redonner tes moyens. Des mots qui t’aideront à redresser le menton, à clouer le bec des petits comiques qui te cherchent des noises. À t’éloigner la tête haute et les poings dans les poches.
Surtout, les poings dans les poches.
Parce qu’il n’y a rien de plus fort que de se battre avec sa tête. Pas de plus gros impact que ceux des mots. Pas de plus grande victoire que celle de ton intelligence.
Et heureusement, même si ta Maman n’est pas toujours la reine de la ruse stratégique, il y aura toujours Papa pour t’apprendre ces choses importantes.
Ce matin, j’avais envie de l’adouber, ce super Papa !
Merci, mon amour ! J’admire la dextérité avec laquelle tu façonnes l’estime de soit de notre précieux lutin !